Rencontrer Jésus à l’Université


By eochsenmeier - Posted on 12 septembre 2009

DuttonDutton, Edward. Meeting Jesus at University: Rites of Passage and Student Evangelicals. Aldershot, England: Ashgate, 2008.

[Ce texte est un extrait d’un document plus long en anglais. Télécharger l’article complet en anglais.]

Bien que les organisations évangéliques actives parmi les étudiants universitaires existent depuis des décennies, peu d’études critiques et scientiques leur ont été consacrées. Le livre d’Edward Dutton, fruit d’une révision d’une thèse de doctorat en Antropologie des Religions soutenue à l’Université d’Aberdeen en Écosse, constitue donc un apport précieux à la littérature sur la religion et l’enseignement supérieur et universitaire.

La thèse de Dutton est que l’université constitue ce que l’on appelle en anthropologie un Rite de Passage, un couloir entre deux étapes de la vie, d’où l’emploi du terme « liminal », du latin couloir. L’université est « une période durant laquelle les jeunes voient leur identité mise au défi, remodelée et même fondamentalement modifiée alors qu’ils deviennent adultes » (ix). Ces défis et changements constituent une occasion de fréquenter des gens d’autres milieux sociaux, mais également de s’attacher à un mouvement structuré et qui les structure tel que les groupes estudiantins chrétiens. Ce livre « examinera la relation entre les universités, la mesure où elles constituent un Rite de Passage, et les mouvements estudiantins évangéliques en leur sein » (ix).

Bien qu’il soit conscient de ses limites, Dutton suit néanmoins la définition assez large du mot « évangélique » qui assimile plus ou moins évangélique et fondamentalisme dans le sens où « cela implique un retrait de la culture contemporaine dans une contre-culture fortement différentiée qui a pour but d’évangéliser. » Dans les universités plus liminales, celles qui impliquent une démarcation plus forte par rapport à la vie préestudiantine, les groupements évangéliques ont tendance à plus insister sur la conversion que dans les universités moins liminales. Dutton reconnaît pourtant le caractère spéculatif d’une telle conclusion (13).

Après avoir détaillé son approche et donné quelques informations sur son expérience personnelle à l’université de Durham en Angleterre dans le premier chapitre, Dutton met son hypothèse à l’épreuve de six contextes universitaires qui vont du plus liminal au moins liminal : les universités d’Oxford et d’Aberdeen, le campus de Trinidad de l’université des West Indies, différentes universités aux États-Unis est les universités de Leiden aux Pays-Bas et d’Oulu en Finlande.

Chaque chapitre débute par une brève présentation des données d’arrière-plan historique, religieux et éducationnel pertinentes du pays où se situe l’université étudiée. Dans chaque cas Dutton examine la manière dont la différentiation se manifeste dans le domaine de la structure du mouvement estudiantin, l’habillement de ses membres, leur langage, l’alcool, le comité organisateur, etc.

Dutton conclut par un chapitre qui revoie les concepts présentés en introduction et les évalue au vu des données fournies par les groupes étudiés. L’une de ses principales conclusions est que plus une université est différenciée du contexte de vie des étudiants, plus les étudiants seront conservateurs et plus l’environnement sera propice aux conversions, et vice versa.

Bien que le livre ne traite pas d’è anthropologie appliquée », Dutton pense néanmoins qu’il serait intéressant d’en évaluer les conséquences pour la forme à donner au travail parmi les étudiants et l’évangélisation. Bien que l’on ne soit pas forcé d’être d’accord que le travail parmi les étudiants devrait être modelé selon les structures de l’université où il se déroule, Dutton pense pourtant que l’on peut défendre que, comme Paul s’est fait tout à tous (1 Cor 9.22), de même les organisations estudiantines devraient envisager de se structurer selon les structures de l’université où elles œuvrent.

Le livre de Dutton rappelle avec propos l’évidence souvent oubliée que des contraintes plus mondaines ou banales que les « données spirituelles » jouent également un rôle dans le fonctionnement des organisations religieuses, en l’occurrence l’organisation des universités et de l’enseignement. Le destin et la forme des œuvres chrétiennes estudiantines sont liés à la culture et l’organisation de l’université où elles opèrent. Je trouve cela tellement évident qu’il est difficile de croire qu’il faille le justifier. Pourtant, les implications de cette évidence sont rarement pleinement prises en compte.

Mais le livre de Dutton révèle également les limites d’une étude purement socioanthropologique de la religion et à partir d’une thèse qu’il faut prouver. Ci et là on a l’impression que les données sont lues au travers de la thèse avancée et que la liminalité n’est peut-être pas toujours un facteur aussi important que l’avance Dutton. Il semble que la liminalité est devenue une théorie globale qui mène à une interprétation monocausale d’une réalité multiforme et très compliquée. Il est difficile d’éviter l’impression qu’il s’agit parfois de socioanthropologie par le haut, depuis le point de vue de l’observateur et son modèle théorique et que la lecture des données est déformée par les lunettes de la théorie utilisée.

Malgré ces réserves, le livre de Dutton soulève des questions auxquelles ceux et celles engagés dans des œuvres estudiantines ne prêtent pas toujours l’attention qu’il faudrait. Ces œuvres travaillent après tout avec des jeunes qui vivent dans des conditions sociologiques et des systèmes universitaires bien spécifiques. Je recommanderais donc la lecture du livre de Dutton à quiconque est impliqué dans une œuvre estudiantine ou s’y intéresse.

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