Darwin, Paley et la théologie naturelle


By eochsenmeier - Posted on 20 octobre 2009

Natural TheologyWilliam Paley (1743–1802), évêque, théologien et érudit, était déjà un habitué des listes des meilleures ventes lorsqu’il publia sa Théologie naturelle en 1802, trois ans avant sa mort. Le livre, qui débute par la célèbre illustration de la montre («  … supposons que je trouve une montre sur le sol … à l’examen de cette montre, nous nous apercevons … que ses divers éléments sont assemblés avec un dessein en vue… », p.1), demeurera sur la liste des best-sellers pendant des décennies, même s’il subira des modifications. Un autre de ses livres, Evidences of Christianity (Tableau des preuves évidentes du christianisme) (1794), sera une lecture imposée à Cambridge, où Paley avait étudié, jusqu’au vingtième siècle.

La théologie naturelle fait partie d’un ensemble de discussions relatives au rapport entre la science et la religion qui prit de l’ampleur après la révolution scientifique. À bien des égards, Paley suit la voie tracée par la théologie naturelle d’Isaac Newton et ceux qui, comme lui, pensaient que l’étude scientifique du monde ne fait que renforcer la croyance selon laquelle celui-ci laisse entrevoir l’existence d’une Intelligence Supérieure. En outre, lorsque Paley écrit, les Dialogues sur la religion naturelle de David Hume viennent à peine de paraître (1779). L’idée principale de Paley était que la science et la religion vont de pair et que l’étude du « Livre de la Nature » révèle un Créateur intelligent et bon, d’où le titre complet de son ouvrage Théologie naturelle ou preuves de l’existence et des attributs de la Divinité tirées des apparences de la nature.

Puisque Darwin a étudié à Cambridge, il a été obligé de lire Paley. L’ironie est que non seulement Darwin lut Paley, mais il occupa également sa chambre durant ses études au Christ’s College. Mais ce n’est pas là que s’arrêtent les parallèles, indication supplémentaire que l’on ne peut lire Darwin sans le situer dans son siècle.

Darwin avait des sentiments partagés quant à Paley, même s’il concéda la force de son argumentation cumulative.

Pour passer l’examen, il était également nécessaire de connaître le Tableau des preuves évidentes du christianisme de Paley, et ses Principes de philosophie morale et politique. J’y mis le plus grand soin, et je suis convaincu que j’aurais pu transcrire la totalité du Tableau, mais sans bien sûr, le style si clair de Paley. La logique de ce livre, ainsi que de sa Théologie naturelle, me procure autant de plaisir que celle d’Euclide. L’étude attentive de ces ouvrages, sans rien essayer d’apprendre par cœur, fut la seule partie du cursus académique qui, comme je le sentais alors et comme je le sais encore, se révéla la moins utile (*) pour l’éducation de mon esprit. Je ne me préoccupais pas à cette époque des prémisses de Paley, m’y fiant d’emblée, j’étais charmé et convaincu par l’enchaînement parfait de son argumentation. (Autobiographie, 57, traduction corrigée.)

(*) Attention : Je signale ici un contresens de la traduction française qui fait dire à Darwin que l’étude de Paley « fut la seule partie du cursus académique qui, comme je le sentais alors et comme je le sais encore, se révéla de quelque utilité pour l’éducation de mon esprit. » Le texte anglais dit exactement le contraire : « was of the least use to me in the education of my mind. » (Autobiography, 59)

Darwin ne s’est peut-être pas préoccupé des prémisses de Paley, mais leurs ouvrages laissent entrevoir des points de contact.

Parallèles entre Paley et Darwin

Je citerai juste quelques exemples qui démontrent l’intérêt de la lecture de Paley lorsque l’on traite de Darwin t de la théologie naturelle.

Un finalisme bienveillant

Voir ce texte en anglais

Paley et Darwin considèrent tous deux que le monde est bénéfique pour les espèces animales, surtout pour l’homme. Les choses ne surviennent pas comme cela, par hasard, une issue bénéfique est le moteur qui les fait avancer. Autrement dit, derrière le monde et l’évolution se distinguent un dessein, une téléologie bienfaisante.

Ainsi, selon Paley, « dans de très nombreux cas où l’on peut percevoir une invention [divine], son dessein est bienveillant » (237), de sorte que, faisant écho à Leibniz, Paley peut dire que « Nous vivons dans un monde heureux, après tout. » (238). En d’autres termes, malgré la présence du mal, le monde, tel qu’il est, est conçu pour le bénéfice de ceux qui l’habitent.

De même, selon Darwin, l’évolution est au bénéfice des espèces qui survivent.

Nous pouvons donc compter avec quelque confiance sur un avenir d’une incalculable longueur. Or, comme la sélection naturelle n’agit que pour le bien de chaque individu, toutes les qualités corporelles et intellectuelles doivent tendre à progresser vers la perfection. (OE, 562)

Toute personne qui pense, comme moi, que les organes physiques et mentaux (en dehors de ceux qui ne sont ni avantageux ni désavantageux pour leur possesseur) de tout être vivant ont été développés par la sélection naturelle, ou survie du plus apte, en même temps que par l’usage ou l’habitude, admettra que ces organes ont été formés de façon que ceux qui les possèdent puissent entrer avec succès en compétition avec d’autres, et accroître de la sorte leur nombre. (Autobiographie, 84–85)

Auparavant, Darwin avait reconnu que sa théorie, telle que présentée dans L’Origine des espèces avait été influencée par une vision téléologique du monde, une croyance en une création avec un dessein particulier.

Je ne fus pas, pourtant, à même d’éliminer l’influence de ma croyance antérieure alors presque universelle, que chaque espèce avec été créée à dessein, ce qui me mena à la supposition tacite que chaque détail structurel, à l’exception des rudiments, était d’un intérêt spécial, même s’il n’est pas reconnu. (DM, 81–82)

Mais, comme le montrent les remarques de son autobiographie, il ne se débarrassa jamais tout à fait d’une vision téléologique. C’est là bien sûr, le fait est reconnu, un problème philosophique majeur (1).

Plus de bien que de mal en ce monde

Liée problème est la conviction qu’il y a plus de bien que de mal en ce monde. Cette conception, que l’on retrouve bien avant Paley, est défendue tant par Paley que Darwin et est nécessaire à leurs théories.

Quel souci la maladie de nos amis ne produit-elle pas! Quelles conversations leurs malheurs! Cela démontre que les choses tendent habituellement vers le bonheur, que le bonheur est la règle, le malheur l’exception. (Paley, NT, 241)

De même pour Darwin,

Selon moi, le bonheur prévaut largement, mais cela serait très difficile à prouver. (Autobiographie, 84)

Si ce n’était pas le cas, selon Darwin, cela constituerait un problème majeur pour sa théorie puisque cela indiquerait que l’évolution ne fonctionne pas comme elle est censée le faire. Cela apparaît clairement si l’on place la citation précédente dans son contexte.

Certains auteurs, il est vrai, fortement impressionnés par la souffrance dans le monde, se demandent en regardant tous les êtres sensibles s’il y a plus de misère ou de bonheur, et si le monde pris dans son ensemble est bon ou mauvais. Selon moi, le bonheur prévaut largement, mais cela serait très difficile à prouver. Si l’on admet cette conclusion, cela s’harmonise bien avec les effets que l’on peut attendre de la sélection naturelle : si tous les individus d’une espèce devaient passer leur vie à souffrir, leur espèce ne survivrait pas. Mais nous n’avons aucune raison de croire que cela se soit jamais produit, ou du moins que cela se soit souvent produit. De plus, d’autres considérations amènent à penser que toutes les créatures sensibles sont faites, en règle générale, pour jouir du bonheur. (Darwin, Autobiographie, 84)

L’évolution en débat

Ceux qui s’intéressent à l’évolution savent que Darwin ne fut pas le premier à traiter de l’évolution des espèces. Ce qui est intéressant est que Paley avait déjà tenté de réfuter l’évolution morphologique en utilisant l’argument de la bosse du chameau, de la poche du pélican, des ligaments, des valves, etc. (NT, 225–229). Magré les nouveautés qu’il apporta à la réflexion sur l’évolution, Darwin est bien à inscrire dans une continuité de débats.

La lecture de Malthus

Il est bien connu que la clé qui permit à Darwin de rassembler ses observations en une théorie cohérente fut la lecture de l’Essai sur le principe de population de Malthus, tout comme ce fut le cas pour Wallace. L’un des points principaux de la théorie de Malthus était que Dieu avait créé le monde et l’humanité de telle façon que la pauvreté et la faim mèneraient à un monde plus civilisé, un monde meilleur et plus empreint de moralité. C’est-à-dire que le cœur de la théorie de Malthus est une défense de la bonté de Dieu malgré la présence de la souffrance et cela par la considération de l’aboutissement ultime de l’histoire. C’est la fin qui explique le présent. C’est donc essentiellement une théodicée téléologique, une justification du présent par l’avenir qui devint le point d’articulation des éléments et observations rassemblées par Darwin.

Darwin raconte lui-même l’effet de la lecture de Malthus pour sa théorie.

En octobre 1838, c’est-à-dire quinze mois après le début de mon enquête systématique, il m’arriva de lire, pour me distraire, l’essai de Malthus sur la Population. Comme j’étais bien placé pour apprécier l’omniprésence de la lutte pour l’existence, du fait de mes nombreuses observations sur les habitudes des animaux et des plantes, l’idée me vint tout à coup que, dans ces circonstances, les variations favorables auraient tendance à être préservées, et les défavorables à être éliminées. Il en résulterait la formation de nouvelles espèces. J’avais donc enfin trouvé une théorie sur laquelle travailler; mais je craignais tant les éventuelles incompréhensions que me je me décidai à n’en pas écrire la moindre esquisse. (Darwin, Autobiographie, 112–113, voir aussi OE 115, DM 63–65)

Ce qui est intéressant est que Paley, que Darwin avait lu, évoque également la théorie de Malthus en termes positifs (même si Paley avait lu la première édition de Malthus, qui diffère ci et là des éditions ultérieures lues par Darwin).

Partout l’espèce humaine tend à se reproduire jusqu’à un point limite. Ce point peut varier d’un pays et d’une époque à l’autre en vertu des pratiques de vie qui leur est propre. Il variera également en intensité, de sorte à admettre une population plus ou moins nombreuse, selon la quantité de nourriture produite par un pays ou fournie par d’autres pays. Mais ce point limite sera toujours atteint et les espèces se reproduiront toujours jusqu’à ce point. Tandis que les générations avancent d’une manière semblable à une progression géométrique, la croissance de nourriture elle, même dans les circonstances les plus avantageuses, ne peut être qu’arithmétique. Il s’ensuit que la population dépassera toujours les réserves de nourriture, qu’elle franchira la limite de l’abondance et continuera de progresser jusqu’à ce qu’elle soit arrêtée par la difficulté d’obtenir de quoi subsister. (Paley, NT, 261)

On pourrait mentionner d’autres rapprochements entre Darwin et Paley : l’utilisation abondante d’analogies et de métaphores, une argumentation cumulative, etc.

Il y a pourtant une différence importante entre les deux hommes. Lorsque Paley écrit sa Théologie naturelle et fait état de sa conviction que l’on peut entrevoir le Créateur dans sa création, il est à la fin de sa vie. Lorsque Darwin écrit L’origine des espèces, il est toujours plus ou moins convaincu que la Nature permet de distinguer le dessein du Créateur, comme le montrent clairement les deux dernières pages de l’Origine et d’autres références au Dieu créateur dispersées dans le livre. Mais, arrivé à la fin de sa vie, Darwin, au contraire de Paley, ne sait plus trop que penser de cela, même s’ il a toujours réfuté être athée.

Le vieil argument d’une finalité dans la nature, comme le présente Paley, qui me semblait autrefois si concluant, est tombé depuis la découverte de la loi de sélection naturelle. (Darwin, Autobiographie, 83)

Ces parallèles n’impliquent par une dépendance de Darwin à l’égard de Paley ou du plagiat, mais ils situent Darwin dans la continuité culturelle et historique de débats en cours. En fait, ces quelques remarques rappellent que la théorie de Darwin n’est pas uniquement une explication scientifique philosophiquement neutre. Elle fut, comme c’est souvent le cas dans les sciences, une combinaison d’observations scientifiques mâtinées de et articulée sur une posture philosophico-religieuse, dans le cas de Darwin l’idée d’un progrès par la lutte occasionnée par la rareté des ressources (la théorie de Mathus). Elle fut influencée par une conception du monde et du problème du mal et de la souffrance et une tentative de l’expliquer. En d’autres termes, la théorie de Darwin est aussi un positionnement philosophique sur la place de l’homme dans le monde, sur l’épistémologie, ce qui peut être connu, sur l’origine de l’homme … et sur son avenir.

Note et Bibliographie

(1) Voir Ernst Cassirer, « Darwinism as a Dogma and as a Principle of Knowledge. » Pages 160–75 dans The Problem of Knowledge: Philosophy, Science, and History since Hegel. New Haven: Yale University Press, 1950; Robert J. Richards, « Darwin’s Theory of Natural Selection and Its Moral Purpose. » Pages 47–66 dans The Cambridge Companion to the “Origin of Species” Cambridge: Cambridge University Press, 2009.

Textes utilisés

  • Autobiographie : Charles Darwin. L’autobiographie. Traduit par Jean-Michel Goux. Édition revue et complétée. Paris : Seuil, 2008. L’original cité est Charles Darwin et Nora Barlow. The Autobiography of Charles Darwin, 1809-1882: with Original Omissions Restored. New York: Norton, 1993.
  • DM: Charles Darwin, The Descent of Man. Penguin Classics. London: Penguin, 2004.
  • On peut télécharger le texte français ici.

  • NT: William Paley, Natural Theology or Evidence of the Existence and Attributes of the Deity, collected from the appearance of nature. Oxford World’s Classics. Oxford: Oxford University Press, 2006. Comme le texte est pour l’essentiel introuvable en français, à part sur Google Books j’ai traduit moi-même les textes. La pagination se réfère donc à l’édition d’Oxford.
  • OE : Charles Darwin. L’Origine des espèces au moyen de la sélection naturelle ou la préservation des races favorisées dans la lutte pour la vie.. Traduit par Daniel Becquemont. Paris : GF Flammarion, 2008.
Étiquettes

Poster un nouveau commentaire

  • Les adresses de pages web et de messagerie électronique sont transformées en liens automatiquement.
  • Allowed HTML tags: <a> <em> <strong> <cite> <code> <ul> <ol> <li> <dl> <dt> <dd>
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.

Plus d'informations sur les options de formatage

By submitting this form, you accept the Mollom privacy policy.